Comment compter près de 3 millions d’anguilles sous la mer, la méthode des chercheurs au mont Patience
Au mont Patience, les chercheurs ont croisé échos sonores, images et captures pour estimer un rassemblement de plusieurs millions d’anguilles. Leurs mesures révèlent un pic en automne austral, associé à des signes de préparation à la reproduction.
En bref
L’estimation repose sur trois outils complémentaires : le sonar mesure le rassemblement, les caméras aident à reconnaître les poissons et les captures renseignent sur leur état reproducteur.
L'essentiel
- Neuf relevés acoustiques ont été effectués entre 2023 et 2025.
- Le sonar ne suffit pas à séparer les anguilles des hoplostètes orange.
- Le maximum dépasse 3 500 tonnes, soit un ordre de grandeur proche de 3 millions d’anguilles.
- La concentration culmine en mai, pendant l’automne austral.
Un rassemblement trop vaste pour compter chaque poisson
Au sud de la Tasmanie, les anguilles corbeille se concentrent autour du mont Patience, un volcan sous-marin éteint. Leur rassemblement peut occuper une hauteur de 150 mètres au-dessus du fond et se prolonger sur plusieurs kilomètres. À cette échelle, une caméra ne livre pas à elle seule un décompte de tous les individus : elle montre une partie d’un ensemble bien plus vaste.
Des pêcheurs commerciaux signalaient déjà des prises inhabituelles dans ce secteur durant les années 1980. Une première exploration filmée a suivi en 2007, avec une caméra remorquée par un bateau du CSIRO, l’agence australienne de recherche. Mais voir une concentration spectaculaire et en mesurer la taille sont deux opérations différentes. Les campagnes menées de 2023 à 2025 ont permis de passer de l’observation à une estimation quantitative.
Le sonar mesure une présence, les images précisent laquelle
Les chercheurs ont réalisé neuf relevés acoustiques au-dessus du relief, notamment depuis le navire Investigator. Le sonar fournit des mesures à partir des échos renvoyés sous l’eau. Son intérêt est de sonder le rassemblement sans devoir photographier séparément chaque anguille. Sa limite est tout aussi décisive : un écho ne constitue pas une identification certaine de l’espèce.
À Patience, les données acoustiques seules ne permettaient pas de différencier les anguilles du hoplostète orange. Attribuer tous les échos aux premières aurait donc risqué de fausser l’estimation. Les images sous-marines apportaient le complément nécessaire pour reconnaître les animaux observés. Sonar et caméras ne faisaient pas double emploi : ils répondaient respectivement à la question de l’ampleur du rassemblement et à celle de sa composition.
C’est une distinction utile pour comprendre une mesure scientifique : détecter un phénomène ne suffit pas toujours à l’interpréter. Qu’il s’agisse des observations du sommeil chez une araignée ou d’une crise sismique sous le Piton de la Fournaise, la question est aussi de comprendre ce que les observations permettent réellement de conclure.
Des tonnes aux millions d’individus, une estimation plutôt qu’un recensement
Le résultat s’exprime d’abord en biomasse, c’est-à-dire en masse totale d’anguilles. Au maximum, celle-ci dépasse 3 500 tonnes. Pour traduire une telle masse en nombre d’animaux, il faut tenir compte du poids d’un individu : le poids moyen retenu est d’environ 1,3 kilogramme. Le nombre annoncé dépend donc à la fois de l’évaluation de la masse totale et de cette moyenne.
Il faut ainsi comprendre « près de 3 millions » comme un ordre de grandeur, et non comme le résultat d’un comptage poisson par poisson. La conversion permet de rendre la concentration plus facile à saisir, sans lui donner une précision artificielle. Elle décrit aussi un maximum saisonnier : ce nombre ne correspond pas à une population présente au même niveau toute l’année.
L’automne austral concentre les indices d’une reproduction
Le rassemblement reste repérable de décembre à août, mais son intensité augmente nettement entre mars et mai, avec un maximum de biomasse en mai. Cette répétition saisonnière constitue un premier indice. Les anguilles occupent surtout le flanc ouest du mont, au-dessus d’une portion de fond plus profonde et plus plane. La reproduction semble se dérouler vers 1 100 mètres sous la surface.
Les captures apportent une autre pièce de l’explication, malgré un échantillon limité à sept anguilles. Les individus examinés présentaient une maturité sexuelle avancée ; les femelles portaient des œufs développés, observés dès décembre. Leurs estomacs étaient vides. Réunis, ces indices suggèrent que les animaux se préparent à pondre et semblent interrompre leur alimentation avant cette étape.
La concentration automnale est donc associée à des signes reproducteurs, plutôt qu’interprétée comme un simple regroupement alimentaire. La prudence reste nécessaire : sept captures ne décrivent pas individuellement plusieurs millions de poissons. C’est la concordance entre calendrier, abondance mesurée, images et état des animaux examinés qui donne sa force à cette interprétation.
Questions fréquentes
Pourquoi ne pas utiliser uniquement une caméra ?
Le rassemblement s’étend sur plusieurs kilomètres. Les images aident à identifier les poissons, tandis que les relevés acoustiques servent à en estimer l’ampleur.
Les anguilles sont-elles aussi nombreuses toute l’année ?
Non. La biomasse augmente surtout de mars à mai et atteint son maximum en mai, pendant l’automne austral.
Les chercheurs ont-ils établi que toutes ces anguilles pondent ?
Les observations indiquent une préparation à la reproduction, mais l’échantillon capturé ne comprend que sept individus. L’interprétation repose sur plusieurs indices concordants.